Les Fantômes du Vieux-Bourg par Paco
Les Fantômes du Vieux-Bourg

Comme on pouvait l’imaginer, le duo Efix-Levaray n’était pas éphémère. Les éditions Petit à Petit le prouvent en publiant Les Fantômes du Vieux-Bourg, une BD très noire.

En 2007, l’éditeur normand sortait la version BD de Putain d’usine. Au texte, Jean-Pierre Levaray écrivain, ouvrier, militant syndical et anar. Au dessin, Efix, ex-prolo recyclé dans la BD (Mon amie la Poof, Les Amis de Josy…).

Les ami-e-s de Jean-Pierre Levaray ne seront pas perdu-e-s en lisant Les Fantômes du Vieux-Bourg. Efix a adapté le dernier livre de son complice, À quelques pas l’usine sorti cette année aux éditions Champs d’orties.

Nous retrouvons donc, à deux pas de l’usine Grande Paroisse, le Vieux-Bourg et ses habitants, des vieux, des chômeurs, des Rmistes, des familles cabossées, des paumé-e-s, des travailleurs immigrés qui ne pètent décidément pas la santé. On reconnaît le vieil homme qui hante le quartier avec son Caddie plein de ferraille, le camarade cégétiste et bouliste au bout du rouleau, l’artiste aux œuvres inclassables, les déracinés qui viennent du Portugal, d’Algérie, d’Afrique ou du pays de Caux…

Comme pour Putain d’usine, Efix a mêlé plusieurs techniques. Chacun des dix-neuf chapitres a son identité. Entre dessins, esquisses et photos, en passant par des clins d’œil à la peinture (Jean-François Millet et Vincent Van Gogh) et à la presse people, les pages en mettent plein les yeux et la tête. Dans le fond et dans la forme, le noir l’emporte.

Les deux compères ont accepté de parler de leurs aventures au Mague.

Les éditions Petit à Petit annoncent la vente de six mille exemplaires de la BD Putain d’usine. Votre travail a reçu le prix de la BD engagée à Lyon en 2007. Pas mal pour un début. C’est à partir de ce succès que vous avez eu envie de continuer ensemble ?

Jean-Pierre Levaray : Ce n’est pas à proprement le succès qui nous a fait continuer ensemble, c’est plutôt le fait que lorsque le travail sur Putain d’usine s’est terminé, c’était un peu frustrant de s’arrêter là. En plus, dès la mise en place de la bédé, l’éditeur a senti qu’elle serait bien accueillie et donc il nous a demandé un deuxième tome. On a sauté sur l’occasion.

Efix : Je crois même que c’est nous qui en avons parlé à Olivier (notre éditeur, donc). Comme pour Putain d’usine, où on m’a laissé dans un premier temps croire que l’idée d’adaptation venait de moi, c’est une idée partagée. Mais c’est clair qu’on n’avait vraiment pas envie de s’arrêter là.

D’où vient l’idée d’adapter À deux pas de l’usine et pas un autre titre comme Classe fantôme ou Du Parti des myosotis ?

Jean-Pierre Levaray : Pour Du Parti des Myosotis, l’éditeur a des idées, pas avec Efix, mais je n’ai pas trop envie parce que c’est trop intime, il s’agit d’un livre sur la vie et les derniers instants de mon père. Peut-être que je ferai quelque chose mais, je ne pense pas en terme de bédé, où alors par moment dans un livre plus graphique. Pour l’instant j’ai beaucoup trop d’autres projets qui n’aboutissent pas pour me mettre sur une « commande » d’éditeur. En ce qui concerne Classe Fantôme, on y pense. Peut-être pas tout de suite, je pense qu’Efix a besoin de faire des choses plus personnelles. En plus, en ce qui concerne Classe Fantôme, je pense à un mix des nouvelles que j’ai écrites dans Tranches de chagrin et certains articles parus dans CQFD, histoire de faire un vrai album avec quasiment de l’inédit. Pas seulement une nouvelle adaptation…

Efix : Même si j’ai accompagné mon propre père dans son cancer, je ne me vois pas du tout adapter les Myosotis et je pense, comme Jean-Pierre, que son bouquin se suffit à lui-même. Quand nous avons décidé d’ « adapter » À quelques pas de l’usine ce n’était pas encore un livre, juste un manuscrit. Contrairement à Putain d’usine, je l’ai donc abordé comme une œuvre originale avec moins de pression par rapport aux lecteurs et à tout ce que Jean-Pierre et son livre avaient déjà vécu. Et pour les autres, en effet, on en parle. Comme le dit Jean-Pierre, j’ai envie de faire un petit break, d’écrire aussi pour moi. Mais pas question d’en rester là ! J’ai trop de plaisir à bosser avec lui, j’adore illustrer ses mots. Et comme il me fout une paix royale et… positive, je ne vais pas le lâcher comme ça. L’habitude de travailler seul m’a rendu un peu exigeant niveau liberté. Ce respect, pas sûr de le trouver avec un autre et j’y tiens !

Que devient le Vieux-Bourg ? Les gens ont-ils lu les nouvelles ? Si ce sont vraiment des histoires réelles, de vrais portraits, comment ont réagi les « héros » ? Je pense notamment à André, cet artiste qui produit des œuvres assez extravagantes, aux gens qui tiennent le restaurant...

Jean-Pierre Levaray : les réactions sont mitigées. La mairie et le personnel des institutions de la ville n’ont pas apprécié que je parle de ce quartier, que j’en donne cette vision assez noire (même si c’est la réalité et qu’ils le savent). Les gens du quartier ont plutôt apprécié que quelqu’un parle enfin de leur quartier, même si, c’est vrai, ils n’ont pas tous une histoire sur laquelle on peut s’arrêter (quoi que…). Autrement, je n’ai pas encore eu de réactions des personnes que j’ai mises en scène. Je te dirais que j’ai un peu le trac de ce point de vue, d’autant qu’il y a des choses que j’ai totalement brodées, il y a des personnages qui sont la somme de plusieurs. Je voulais faire de ces gens des héros d’aventures ou de fictions.

Efix : C’est le problème de la fiction inspirée de la réalité. Les gens concernés ont forcément un autre point de vue. Personnellement, je ne les connais pas et je vis à Lyon. Je me suis donc senti assez libre. Et puis Jean-Pierre les respecte. Je ne vois pas comment on peut vexer en apportant autant d’attention, au contraire.

Comment avez-vous travaillé ? L’un habitant à Lyon et l’autre à Rouen, cela ne facilite pas les choses. Le dessinateur avait-il « carte blanche » pour partir dans telle ou telle direction ? L’auteur avait-il des idées précises d’adaptation ? On voit des photos sur certaines planches. Correspondent-elles à la réalité ?

Jean-Pierre Levaray : Au moins à ce propos et pour notre collaboration, Internet est une bonne invention. Les photos sont parfois prises dans le Vieux Bourg, parfois elles viennent d’autres villes. Parce que le Vieux Bourg est emblématique de tout un tas de quartiers à l’abandon en France. Autrement, il te le dira mieux que moi mais Efix a eu carte blanche, en plus comme il sait que j’aime bien quand il se lâche où quand il fait des travaux plus de « recherche ». Il s’est assez lâché, ce qui est plutôt rare dans ce genre de dessin, et là, maintenant, je trouve qu’il ouvre encore d’autres possibilités à la bédé.

Efix : C’est vrai, on voulait parler d’un « style » de quartier. Il est inspiré de la réalité, mais on peut reconnaître pas mal de banlieues, de petites villes à l’abandon… Comme pour Putain d’usine, Jean-Pierre me fournit beaucoup de documentation photographique et… je me démerde. Je mélange, je cherche, je compose. Et je sais que Jean-Pierre regardera ça avec un a priori positif. En gros, il considère qu’il a fait son boulot en écrivant. Au moment du dessin, c‘est à moi de jouer. Il ne m’a demandé de changer qu’une case où j‘avais utilisé l’image de Animals des Pink Floyd pour parler de la masse imposante de l’usine. Cette usine électrique ne correspondait pas à la chimie exploitée dans la région. Et Jean-Pierre confirmera sûrement : pas question d’utiliser ces gros mous de Pink Floyd. Il est dans une veine, disons, plus… punk.

Avez-vous d’autres projets dans la même veine ?

Jean-Pierre Levaray : c’est ce que je t’ai dis précédemment, un tome 3, mais on va laisser un peu d’eau couler sous les ponts. Peut-être pas trop parce que ça me plait vraiment de travailler avec Efix et l’univers de la bédé, que je viens de découvrir, ça me plait bien et ça permet de toucher d’autres publics.

Efix : Pareil ! Pas trop longtemps et peut-être même plus tôt que prévu. Dans Putain d’usine, j’avais demandé à Jean-Pierre si on pouvait étoffer le nombre de pages en adaptant aussi une grosse nouvelle de Tranches de chagrin. En dédicace et dans les articles, cette histoire (une nuit, un type mort-pilot, récemment viré pour alcoolisme, prend un Caterpilar pour aller défoncer la maison de son boss) revient souvent, elle a marqué les esprits. Elle me/nous donne envie de rester libre, du coup. De ne pas forcément s’attacher à l’adaptation d’un seul livre. Une compilation de textes, un mélange de plusieurs livres, voire un texte original (comme les fantômes dans sa forme ante-livre)… C’est assez ouvert, quoi !

Après le livre, Putain d’usine a été décliné en documentaire, en pièce de théâtre et en BD. Il manque un dessin animé pour compléter le tableau. C’est pour bientôt ?

Jean-Pierre Levaray : Ça ne fait pas partie de mes projets, mais pourquoi pas ?

Efix : J’ai fait beaucoup de dessin animé en solitaire. Malgré le rêve magnifique que représente le fait de voir ses créations en mouvement (appelez-moi dieu, s’il vous plaît), la tâche est trop ardue. Là, j’ai donné un coup de main à un pote de l’atelier KCS où je travaille (Jérôme Jouvray, dessinateur de Lincoln et L’idole dans la bombe) pour un documentaire sur les chats pour Arte. Et franchement quand je vois la montagne sous laquelle il vit depuis des semaines, je n’ai pas vraiment envie de m’y remettre. Donc un dessin animé oui, pourquoi pas, mais seulement avec l’équipe de Pixar sous nos ordres. C’était un sujet de plaisanterie récurrent au moment de la sortie de Putain d’usine. On a souvent entendu : " À quand les pin’s et les ticheurtes ? " Ah, les produits dérivés, vaste débat !

Quels sont vos prochains projets personnels ?

Jean-Pierre Levaray : En ce moment mes projets sont en stand-by parce que je me déplace beaucoup à travers la France pour présenter mes bouquins et le film. C’est très prenant mais, en même temps très agréable : il y a toujours de bonnes rencontres qui valent le coup de s’être déplacé. En plus la bédé Putain d’usine est sélectionnée pour deux prix de lecteurs lycéens en Rhône-Alpes et dans la région PACA, et là, il faut qu’on se déplace (en plus ça permet d’être ensemble). Autrement, oui j’ai des projets, dont trois sont sur ma clé USB, pour quand j’ai un moment (ce qui est rare), notamment un genre de polar-thriller qui se passe dans le quartier de la Défense, dans le milieu des cadres supérieurs…

Efix : Polar sur lequel j’avoue lorgner assez lourdement. J’imagine que Jean-Pierre voudra d’abord lui offrir une vie littéraire avant une vie graphique, mais… on verra. De mon côté, je viens de terminer un bouquin qui sort en décembre sur l’élection américaine récente (vous en avez entendu parler ?) avec Stéphane Nappez au scénario. Il s’appellera tout simplement Obama. Et je travaille à la réédition plus vaste de K, une jolie comète - un livre composé avec un de mes plus proches amis (Christophe Salomon alias Cric) sur la mort de sa petite amie (toujours cette fameuse envie de rire, de s’éclater) - et qui est resté un peu trop confidentiel. Pour un type qui préfère travailler seul… Seul ou avec des ami(e)s chers, on va dire. Et tellement d’autres choses que je m’arrête-là.

Je crois reconnaître le visage connu d’un militant du groupe Kropotkine de la Fédération anarchiste dans deux histoires (Dominique veille et Son truc à Jeannot c’est les boules). Clin d’œil ou coïncidence ?

Jean-Pierre Levaray : C’est une histoire qu’il a raconté plein de fois, je l’ai placée dans le Vieux Bourg, justement pour changer des histoires plutôt tristos que j’avais écrites. Et ça me faisait marrer de le transformer en héros de bédé (on est tous des héros, mais on ne le sait pas toujours).

Efix : Dominique (son nom dans la nouvelle) a déjà une tête de bande dessinée, on n’allait pas se gratter ! Il n’a plus qu’à aller se cacher, d’ailleurs. Sale temps pour les Kropotkine de la Fédération anarchiste et autres ultra-gauchistes en ce moment… En revanche pour Jeannot je suis tombé juste avec une simple description de Jean-Pierre (« On aurait dit un oiseau »). Ce n’est pas le but, que chacun se reconnaisse, mais je tombe souvent assez juste. Sûrement parce que Jean-Pierre trouve les bons mots…

Message personnel. Dans Putain d’usine comme dans Les Fantômes du Vieux-Bourg, le narrateur, Jean-Pierre donc, à une grosse barbe. Ce qui n’est pas le cas dans la vraie vie. Moi, je préfère sans barbe. Pourrait-il se raser un peu pour la suite ?

Jean-Pierre Levaray : Le « héros » de la bédé, c’est moi et c’est pas moi. Moi je ne suis qu’un narrateur, la bédé (comme le théâtre) nécessitait ma présence comme fil conducteur et comme témoin présent.

Efix : Je ne l’ai, en effet, pas abordé comme une vraie représentation graphique de Jean-Pierre. C’est un mélange de nous deux et d’autre chose. Comme je l’avais dit à Jean-Pierre : « Il fume comme moi et pas comme toi, mais il a ton système pileux… et la carrure d’un autre. »

Efix & Jean-Pierre Levaray, Les Fantômes du Vieux-Bourg, éditions Petit à Petit, 144 pages 18 x 25,5 cm. 14,90€.

le 19/11/2008
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