Miquel Barceló, artiste pariétal … et visionnaire par François Xavier
Miquel Barceló, artiste pariétal … et visionnaire

Ce livre est né de la rencontre entre un artiste, Miquel Barceló, et un écrivain, Pierre Péju, sous le soleil de Provence, en juin 2006. Miquel Barceló était en Avignon pour préparer le spectacle qu’il devait présenter lors du Festival avec le chorégraphe et danseur Josef Nadj : Paso Doble. Dans l’église abandonnée des Célestins, les deux hommes se livrèrent à une formidable performance autour d’une paroi d’argile griffée, grattée, lardée, frappée, modelée … et finalement transformée en sculpture géante, différente chaque soir. Ce spectacle ne pouvait laisser indifférent Pierre Péju, qui dans Le Rire de l’ogre avait imaginé la vie d’un sculpteur.

Miquel Barceló est complètement fou, et c’est pour cela que je l’aime. Cet homme qui nous montre, d’un doigt impérieusement fixé vers l’inconnu, cette nature primitive, cette mer infinie qui suggère des paysages inviolés, pour nous forcer à nous rappeler que c’est de là que nous venons, d’ici-bas, ce calme bloc qui nous façonna jadis, homme construit dans l’agile de Dieu …
Miquel Barceló est né à Majorque, il y séjourne dès qu’il le peut – quand il n’est pas en Afrique – revenant se ressourcer en ses terres souveraines. Il s’y promène et y puise sa force en s’enfonçant dans les grottes, savourant le silence de ces trous minéraux, témoins du monde passé. Il y puise son inspiration, étudie cavités et roches, y découvre parfois des dessins …

Il aura fallu pas loin de deux années pour que ce livre existe et confirme l’intuition qu’il y a bel et bien, au cœur de l’œuvre protéiforme de Miquel Barceló, des réminiscences évidentes, sincères et profondes avec l’art pariétal. Ni décoratives, ni uniquement formelles ou stylistiques, ses peintures sont plus proches des fresques de la grotte Chauvet (Cévennes) que de ses contemporains. Mis à part un seul : Jackson Pollock, le maître du all over et inventeur du dripping, lui aussi si primitif et vital que les peintres du paléolithique concentrés à peindre à la lumière de leur torche ; voire à ces chamans amérindiens dansant et jetant au vent les jours d’équinoxe des pigments et des pollens colorés …
Mais attention, il n’est pas question d’étiqueter Miquel Barceló, au contraire : ce livre s’attache à tisser un parallèle entre la connaissance singulière qu’à Barceló de cette peinture ancestrale et son œuvre en perpétuelle mouvement, de la cathédrale de Majorque au spectacle Paso Doble, ou à Genève où il recouvrit des centaines de mètres carrés du plafond du siège européen de l’ONU d’impressionnantes stalactites colorées. Quand il ne peint pas des tableaux …
Cet artiste a l’œil rivé sur ce qui l’entoure, et de son observation des troupeaux de bêtes de sa ferme aux poissons qu’il pêche en Méditerranée, il en tire des têtes d’animaux étranges, genre d’ânes ou chevreaux voire maquereaux esquissés d’un trait de crayon, avec leurs formes fines ou joufflues, rendues grâce à la rotondité d’un pilastre de l’église des Célestins, ou qui semblent se cacher sous les replis d’un pan de terre dans la cathédrale de Majorque …
Miquel Barceló est un stratège qui utilise les techniques du camouflage en étant en parfaite osmose plastique avec le décor dans lequel il évolue. Mais ce pourfendeur de règles sait aussi être léger et précis quand il le veut, comme par exemple quand il peint une aquarelle : celle de sa série animalisée de 2006 montre aussi bien l’esprit sauvage de ces animaux en liberté que leur grâce et leur finesse, leur gestuelle induite dans un trait de pinceau qui désigne le mouvement sans l’imposer …

Ultime confirmation de cette posture, la performance de Miquel Barceló et Josef Nadj en l’église des Célestins, en Avignon (été 2006), durant laquelle, pendant une heure, il a fait apparaître, à partir d’un mur d’argile, des formes de bêtes, des têtes archaïques, ou tracé des signes aussi énigmatiques que ceux retrouvés à Lascaux, Chauvet ou Altamira. Quand il ne bombarde pas son partenaire de boules de terre, Barceló laisse ses mains agir : d’un geste simple il crée des fragments de corps et, ce qui ressemble à un squelette, pourrait tout aussi bien évoquer un Christ intemporel ou une plante séchée. Dans cet éphémère qui rappelle Christian Jaccard quand il va brûler des murs, tout est possible, tout est permis. A l’œil de se jouer des évidences et de puiser dans les souvenirs pour lire autre chose : les fresques des grottes du Périgord ou les peintures de Giotto.
Nous sommes alors plongés dans l’originel et l’instinctif que Barceló manipule à mains nues mais aussi en s’aidant d’outils en bois, massues, sagaies, râteau … Modelant, jouant avec les contours, tordant, pinçant la glaise, l’étirant selon son humeur, la magie opère en offrant une vision et son corollaire, cette pensée esquissée par l’image. A l’origine il y eut le geste, puis le sens, et enfin le verbe …
A la fin, complètement maculé d’argile blanche et rouge, Barceló se glisse, tête la première, dans le trou qu’il a lui même creusé … laissant, après avoir dessiné une dernière bête gigantesque, le silence comme testament après être rentré dans son œuvre.

Ce pas de deux entre le peintre et son dessin est là pour nous dire, finalement, que peindre c’est revenir à la matière. C’est produire des choses. Que cela soit sur le mode de la performance, le temps d’un festival, ou à la chapelle San Pere, dans la cathédrale gothique de Palma de Majorque (une immense peau de céramique de 300 m2 fut dressée dans le chœur accompagnée de cinq vitraux qui ont nécessité 150 000 kg d’argile et 2000 kg d’émaux), œuvre élaborée pendant sept années au prix de défis techniques infinis, il y aura toujours cette notion que l’art ne donne pas lieu à la révélation d’un au-delà, mais à la manifestation intempestive de ce que peut la peinture.

La générosité de la langue plastique de Barceló peut s’expliquer par une inclination à accueillir le regard, à saisir l’attention, dans n’importe quelle toile. Celui qui pose son regard est capturé, il doit se soumettre et plonger dans un grand trouble. C’est là toute la quintessence du vocabulaire plastique que Barceló manie à la perfection en élargissant toujours plus son registre de signes et en les combinant à l’infini.
De Banc de poissons bleus (2002) où la beauté sous-marine se donne sans retenue, ou Jaune piquant (1996) tableau centrifuge faussement simple qui révèle une beauté explosive, à Paysage pour aveugles (1989) qui démontre que des couches de blanc successives force l’attention en rappelant ce braille tactile qu’il faudrait toucher pour lire le tableau, Barceló pose ses jalons qui irradient et semblent vouloir nous avaler. Car, à force de rester face à ses toiles, on s’y enfonce dangereusement, on y plonge avec délice à la recherche du plaisir.

Car seul le plaisir donne du sens. "L’artsite doit fuir la littérature en art", disait Cézanne, et si ce sens existe, on le trouvera uniquement dans la tension des œuvres, dans ce que Proust appelait "les rapports entre des éléments", et ces éléments, quels qu’ils soient, sont essentiels. Témoins muets, il signifient quelque chose. Le peintre est là pour les révéler, les éclairer … et puis se taire.

On aurait aimer un DVD inclus avec le livre tellement la photogénie du spectacle, magnifiée par les extraordinaires clichés d’Agustí Torres, appelle à le voir et crée cette frustration de qui est passé à côté d’un événement majeur, d’une de ces rares heures où le temps s’arrête pour laisser place à l’apothéose, au sublime …
Pour nous consoler, à la fin du livre, un magnifique cahier sur la cathédrale de Palma suivi d’un entretien avec Miquel Barceló, clôturent admirablement l’ensemble en en faisant un ouvrage complet sur le parcours et l’œuvre d’un artiste hors norme.

Pierre Péju & Eric Mézil, Portrait de Miquel Barceló en artiste pariétal, 130 photographies d’Agustí Torres, 220 x 280, Gallimard/Collection Lambert en Avignon, mai 2008, 192 p. – 37,00 €

le 02/07/2008
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