Varian Fry, le Juste qui sauvait les artistes par Paco
Varian Fry, le Juste qui sauvait les artistes

Agone vient de ressortir le livre de Varian Fry publié en 1991 sous le titre « La Liste noire ». La nouvelle édition, revue et augmentée, s’appelle « Livrer sur demande… - Quand les artistes, les dissidents et les Juifs fuyaient les nazis (Marseille 1940-1941). » Un hommage est également rendu au Juste au musée de la Halle Saint-Pierre, à Paris, jusqu’au 9 mars.

Août 1940. Varian Fry, journaliste américain de 32 ans, débarque à Marseille missionné par l’Emergency Rescue Committee (ERC). L’association a été créée deux mois plus tôt à New York par des intellectuels libéraux et des antifascistes allemands. Objectif : venir en aide aux écrivains, poètes, journalistes, artistes, militants antinazis menacés par la police française dans une ville devenue le seul point de passage entre la France de Vichy et le monde libre.

Venu avec une liste de deux cents noms de VIP en poche, Varian Fry dispose d’un mois pour les mettre à l’abri. Mais le jeune homme ne se résout pas à sauver les intellectuels traqués par la Gestapo en abandonnant à leur triste sort les anonymes, juifs ou non. Ayant eu un aperçu de la barbarie nazie à Berlin, en 1935, Varian Fry décide de rester à Marseille où il bravera l’article 19 de la convention d’armistice signée entre la France et l’Allemagne : « Le gouvernement français est tenu de livrer sur demande tous les ressortissants désignés par le gouvernement du Reich. »

Aidé par un réseau cosmopolite (où l’on croise le jeune avocat Gaston Defferre, des militants du POUM, de la CNT, des Allemands, des Italiens, des Suisses, des religieux…), résistant avant l’heure, Varian Fry ne fait pas les choses à moitié au sein du Centre américain de secours. D’août 1940 à septembre 1941, avec ses maigres moyens, armé d’une persévérance sans borne, il protègera 4000 personnes. Munies de papiers, vrais ou faux, près de 2000 d’entre elles pourront fuir aux Etats-Unis via des filières passant par les Antilles ou le Portugal d’où partaient cargos et hydravions.

Parmi les artistes, écrivains, poètes, musiciens, philosophes… secourus par Varian Fry, il y a du beau monde. Hannah Arendt, André Breton, Marc Chagall, Marcel Duchamp, Max Ernst, Lion Feuchtwanger, Wilfredo Lam, Jacqueline Lamba, Wanda Landowska, Jacques Lipchitz, Alma Mahler, Jean Malaquais, Heinrich Mann, Roberto Matta, André Masson, Max Ophüls, Benjamin Péret, Anna Seghers, Victor Serge, Jacques Schiffrin, Franz Werfel… ont sans doute échappé au pire. Que seraient-ils devenus si un homme de la trempe de Fry n’avait pas surgi au bon moment dans leur destin ?

Dans la banlieue marseillaise, la Villa Air-Bel, une bastide surnommée Château Espère-Visa, abrita ainsi l’avant-garde politique (notamment des militants de l’extrême gauche anti-stalinienne) et l’avant-garde artistique du moment. André Breton raconte : « Durant l’hiver de 1940 à Marseille Victor Serge et moi sommes les hôtes du Centre américain de secours aux intellectuels, avec les dirigeants duquel nous résidons dans une spacieuse villa de la périphérie Air-Bel. Nombreux, les surréalistes s’y retrouvent chaque jour et nous trompons du mieux que nous pouvons les angoisses de l’heure. Il vient là Bellmer, Char, Dominguez, Ernst, Hérold, Itkine, Lam, Masson, Péret, si bien qu’entre nous une certaine activité de jeu reprend par moments le dessus. C’est de cette époque que date, en particulier, l’élaboration à plusieurs d’un jeu de cartes dessiné d’après des symboles nouveaux correspondants à l’amour, au rêve, à la révolution, à la connaissance, et dont je ne parle que parce qu’il a l’intérêt de montrer ce par rapport à quoi, d’un commun accord, nous nous situons à ce moment. ». Le fameux Jeu de Marseille surréaliste était né.

L’héroïsme et l’efficacité de Varian Fry n’étaient pas appréciés par l’ERC. Sa dérive vers l’action clandestine et les moyens illégaux qui en découlaient fut condamnée par ses mandataires et par le Département d’État. Le consul des Etats-Unis lui confisquera même son passeport. Finalement, le gouvernement de Vichy expulsera ce redoutable emmerdeur accusé d’avoir « trop protégé les Juifs et les antinazis ».

De retour aux USA, fin 1941, rongé par la tristesse de ne pas avoir pu aider encore plus de monde, Varian Fry voulu alerter l’opinion publique sur le sort des juifs en Europe. « Maintenant, je sais et je veux que d’autres le sachent avant qu’il ne soit trop tard », disait-il avant de publier, en décembre 1942, dans The New Republic, un article clairement intitulé Le massacre des Juifs en Europe. Dans le même temps, presque sur le vif, Fry écrivit un livre sur son action en France. L’ouvrage, Surrender on Demand, ne sera publié qu’en 1945, en partie censuré, parce que l’auteur dénonçait la politique criminelle de l’Amérique en matière de visas. Ce livre ne sorti en France qu’en 1999, chez Plon, sous le titre La Liste noire. C’est ce témoignage capital, agrémenté d’un glossaire précieux, que reprennent les éditions Agone avec Livrer sur demande…

A l’occasion du centenaire de la naissance de Varian Fry (né en 1907), le beau musée de la Halle Saint-Pierre présente par ailleurs une exposition-hommage alliant art et histoire. Témoignages photographiques, écrits, documents administratifs, peintures, dessins collectifs, sculptures… se côtoient. On y trouve des œuvres signées Jean Arp, Hans Bellmer, André Breton, Victor Brauner, Camille Bryen, Marc Chagall, Frédéric Delanglade, Oscar Dominguez, Marcel Duchamp, Max Ernst, Jacques Hérold, Wifredo Lam, Jacqueline Lamba, Jacques Lipchitz, Alberto Magnelli, André Masson, Roberto Matta, Ferdinand Springer, Sophie Taeuber, Wols…

En 1995, bien après sa mort survenue en 1967, Varian Fry deviendra le premier américain, et le seul, à être reconnu comme « Juste parmi les Nations » par Yad Vashem de Jérusalem. Parmi les personnes aidées par Varian Fry, figurait Siegfried Kracauer. L’historien disait qu’une vieille légende juive assure que chaque génération comporte trente-six Justes qui maintiennent le monde dans l’existence. « Si ces Justes n’existaient pas, le monde serait détruit et périrait. Mais personne ne les connaît. Eux-mêmes ignorent que c’est leur présence qui sauve le monde de la perte. Pour moi, la quête impossible de ces justes cachés – y en a-t-il vraiment trente-six par génération ? – me paraît être l’une des plus excitantes aventures que puisse tenter l’histoire. »

Varian Fry, « lueur vive dans la nuit », ignorait qu’il était un Juste. Nous, nous le savons et nous le saluons.

Varian Fry, Livrer sur demande… - Quand les artistes, les dissidents et les Juifs fuyaient les nazis (Marseille 1940-1941). Préface de Charles Jacquier. Avant-propos d’Albert Hirschman. 416 pages, collection Mémoires sociales, éditions Agone. 23€. En annexe, des articles de Fry (dont Le Massacre des Juifs) sont proposés avec 34 illustrations.

Varian Fry, Marseille 1940-1941 et les artistes candidats à l’exil, exposition présentée jusqu’au 9 mars 2008 à la Halle Saint-Pierre (2 rue Ronsard, Paris 18ème). Tous les jours de 10h à 18h. Un catalogue, Varian Fry, Marseille 1940-1941, 250 pages couleurs, est disponible à la librairie du musée. 45€.

Atelier. Après des ateliers sur le Cadavre Exquis et la fabrication de faux papiers (!), la Halle Saint-Pierre propose un atelier sur le Jeu de Marseille aux enfants (à partir de 6 ans). Rendez-vous du 25 au 29 février et du 3 au 7 mars, de 14h30 à 16h. Infos au 01 42 58 72 89.

Colloque. Dans le cadre de l’exposition, la Halle Saint-Pierre organise un colloque, le 16 février, à 14h, sur le thème Enseignement et transmission de la Shoah. Des interventions de Stéphane Hessel, Georges Bensoussan, Elisabeth de Fontenay, Richard Prasquier et Sylvie Courtine-Denamy sont annoncées. Le colloque sera suivi par une lecture de textes de Varian Fry, d’Hannah Arendt, de Benjamin Fondane, de Benjamin Péret, d’André Breton, de Walter Benjamin… dits par Pierre Katuszewski.

le 12/02/2008
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9 Messages de forum

  • J’ai beaucoup apprécié ce que vous faîtes pour tirer de l’oubli cet homme exceptionnel qu’était Varian Fry. Je vous signale qu’outre l’exposition de la Halle Saint-Pierre se tient également (ou s’est tenu fin Décembre 2007) une exposition sur Varian Fry a la "Haus der Kunst à Berlin (entre Hotel Adlon et Porte de Brandebourg. A Berlin également, près de la Potsdamer Platz rénovée existe une rue Varian Fry. L’Allemagne est plus consciente de son passé.....

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    • Varian Fry, le Juste qui sauvait les artistes 22 février 2008 11:10, par quent1 B
      Après Les armes de l’Esprit, Pierre Sauvage ex enfant caché du Chambon doit sortir un film documentaire consacré à Varian Fry et Marseille, en attendant existe aussi un film de Lionel Chetwin (parfois écrit Chetwyn), ce n’est pas un documentaire mais c’est assez réussi, il s’intitule Héros de l’ombre

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  • Et pour ceux qui voudraient un autre regard sur cet épisode ,on ne peut que conseiller le livre de Mary Jane Gold "Marseille,année 40" aux éditions Phébus libretto. M.J gold est une jeune américaine fortunée refusant de rentrer chez elle lorqu’éclate la guerre et échouant à Marseille.C’est là que l’histoire la rattrape.Jusqu’alors insouciante et oisive,elle rencontre Varian Fry en train de mettre sur pied l’Emergency Rescue Committee.

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  • Mon père Bil SPIRA a participé à l’extraordinaire aventure de V. FRY. Pendant des mois il s’est acharné à falsifier des papiers d’identité. Il fut un résistant actif dans le réseau de sauvetage de Varian Fry (voir son livre intitulé Les camps d’internement français (1939-1942) témoignages d’un dessinateur autrichien ( documents réunis par Claude WINKLER-BESSONE - préface de Serge KLARSFELD.
    j’ai rencontré M. Pierre SAUVAGE (Président des Amis du CHAMBON USA) qui m’a dit que ce n’était pas normal. Personnellement, je trouve que c’est incorrect.
    Merci de me répondre. Salutations distinguées. Simone SPIRA

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    • Varian Fry, le Juste qui sauvait les artistes 24 février 2008 19:39, par Denis
      Excusez moi,mais qu’est-ce qui est incorrect,ou pas normal ? Je ne comprends pas. Denis

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      • Varian Fry, le Juste qui sauvait les artistes 25 février 2008 13:43, par Simone SPIRA fille de WILHELM SPIRA dit bil SPIRA (bil FREIER pendant la (...)
        Bonjour,
        PACO, que je ne connais pas m’a dit que vous étiez étonné de mon intervention.
        En fait, mon père a tellement donné, et à tellement participé à l’évasion d’artistes (il était également un grand artiste) que je ne comprends pas pourquoi il n’est pas fait mention de sa participation à l’exposition. Voila pourquoi je trouve que ce n’est pas normal !! Salutations

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        • Voilà qui est clair. Je comprends et partage votre indignation. Respectueusement, denis

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          • Varian Fry, le Juste qui sauvait les artistes 29 février 2008 17:55, par Simone SPIRA
            Pour en rajouter, je dois dire que V. FRY devait faire passer mon père aux Etats-Unis, et qu’au dernier moment il ne l’a pas fait, d’où camps de concentration et 35 kg quand il en est sorti ..... Des hommages lui ont été rendus, et une expo sur Joseph Roth va avoir lieu à Vienne courant mars et des dessins de mon père y seront présents. Il est possible que l’expo après tractations ait également lieu à Paris. On verra. B. SPIRA a sauvé pas mal de vie et je pense qu’une partie de la gloire de Varian FRY revient à mon père. C’est pour cette raison que m’a colère est apparue, mais le passé est le passé, on ne peut revenir en arrière. Cordialement.

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