Alechinsky de A à Y par François Xavier
Alechinsky de A à Y

A un jet de pierre de Paris par le Thalys, Bruxelles accueille en ses Musées royaux des Beaux-Arts, du 23 novembre 2007 jusqu’au 30 mars 2008, une exposition magistrale. Je n’ai pas résisté. J’en ai rapporté ce très beau livre publié à cette occasion, au titre éponyme , qui en est le prolongement, pour que le plaisir des yeux puissent recouvrer le temps d’une lecture, puis d’une autre, et ainsi de suite la magie de la peinture de Pierre Alechinsky.

Construit en deux grandes parties, ce livre retrace d’abord la vie et l’œuvre d’Alechinsky dans une Egochrono à petite vitesse où l’humour et la dérision l’emporte sur le cérémonial d’un tel inventaire … Où l’on y apprend que P.A. est né à Bruxelles le 19 octobre 1927, qu’il est un gaucher contrarié qui savait écrire à l’envers, qu’il a posé des rails en Bosnie en 1946, qu’il entre au comité du Salon Octobre (Paris) en 1953, qu’en 1957, déjà !, il vend une toile au Solomon R. Guggenheim Museum de New York, en 1960 il reçoit le prix Hallmark pour un Hommage à Ensor, en 1963 André Breton lui écrit : "Ce que je goûte le plus dans l’art est ce que vous détenez, ce pouvoir d’enlacement des courbes, ce rythme de tout évidence organique, cet heureux abandon de femme que vous obtenez des couleurs, de la lumière.", des voyages, des prix, des rencontres, mais surtout de la peinture, une technique hallucinante qui fait de lui un peintre et un calligraphe …

Oui, Pierre Alechinsky s’est défié des formes arrêtées, comme nous l’explique l’essai de Michel Draguet, en quatre mouvements, qui s’installe dans la durée. Il faut savoir prendre son temps, le lire doucement sans hésiter à faire des pauses sur les magnifiques photographies qui l’accompagnent, œuvres ou photos personnelles de l’artiste. Ludique pause aussi, que celle proposée entre le deuxième et troisième mouvement, où 61 tireurs d’élite se sont amusés à donner des titres à 6 planches qui leurs ont été présentées. De Philippe Sollers à Eugène Ionesco, de Roy Lichtenstein à Philippe Soupault, de Michel Butor à Jean Paulhan, tous osent, dans une allégorie musicale et colorée de tous les possibles, nommer l’éther d’un ressenti … Une liste des œuvres exposées, une bibliographie et le panel des expositions passées (débutées en 1947) clôturent l’ouvrage.

Alechinsky est un économe, un funambule qui recherche un "équilibre entre la fulgurance de la ligne tendue vers l’avant, et la présence, concrète sinon palpable, de ce même trait gagné par l’incertitude." Il choisira l’expérimentation, passant du crayon au pinceau, voyant dans la gymnastique des signes un sens caché qu’il faut mettre en avant, une manière de dire le silence du signifié pour que la mémoire accompagne l’image comme lieu d’interrogation permanent dont le signe plastique porte la marque.
C’est donc la voie de l’encore qu’il suivra pour mener à bien un processus onirique qui fait surgir de la matière une ligne. Et cette ligne viendra de l’Orient, d’un Orient extrême dont il partira très tôt à la découverte (dès 1955 il s’embarque pour Yokohama). Avec le Japon, P.A. sentira que peinture et écriture constituent les termes d’un dialogue propre à l’œuvre : "l’affirmation puissante de celle-ci entraîne la nécessaire validation de celle-là. La calligraphie n’est pas une fin en soi. Elle se situe à la croisée des chemins explorés depuis 1949. Elle induit un rapport au réel sur le mode de la transposition."

L’art est une fiction intemporelle qui nous offre une connaissance essentielle venue des assises du monde. Cette exposition est extraordinaire, mais la tête me tourne. Arrêtons-nous un instant sur une toile de 1967, Le Théâtre des Armées, un grand carré avec en son centre une toile aux imprécations rouges, et toujours cette frise qui encadre, par petits carrés, sorte de bande dessinée qui narrerait l’histoire du tableau. PA. les nomme remarques marginales car elles favorisent un devenir de l’image qui rompt avec la fixité classique du tableau tel que nous le concevons. Je m’approche, je me penche, et … miracle, j’entends la voix du maître qui s’épanche : "Ces éclaboussures jaune, orange … Des bombes ? Des lance-flammes ? Tout au plus le plaisir de jeter de la couleur. Taches de verroteries d’un lampadaire de Tiffany’s. Tout de même, ce bleu … Ce n’est plus un bleu de lessive pacifique. Plutôt le pigment des années de guerre passées : ces badigeons de Prusse sur la nuit que n’éclairaient plus les fenêtres.
Au centre : un perroquet accroche un cri muet à l’illusion des mots. En haut : un oiseau abrite l’idée de voir ; il fonce sur la lampe. A l’avant-plan : un personnage se penche qui suit la nature d’une courbe décisive. Mais je pourrais dramatiser.
"
Je me retourne. Il a disparu. Pierre Alechinsky était-il bien là, ou son âme s’est-elle libérée le temps d’une escale pour venir me souffler à l’oreille le sens du regard à porter sur son œuvre ? Mystère.

Ce qui est certain, par contre, c’est que le rêve est devenu le terreau du tableau. Procédant par petits pas, P.A. a su préciser la trajectoire de la forme qui vit en lui quand il peint. Il lui offre alors sur du papier marouflé sur toile la possibilité de surgir, d’enlacer sa pensée pour mieux la matérialiser. Il invente le tableau événement car la peinture est ce qui survient, donnant matière à un rythme singulier que Michaux résume par le titre Emergences résurgences ; une sorte de mouvement oscillatoire qui anime le corps comme une respiration.
L’image est donc le point d’encrage de l’œuvre. Elle détermine ce à partir de quoi tout se met en place selon un processus lent et compliqué : le désir de rééquilibrer l’image jugée insatisfaisante pour réorienter le propos. On peut y voir, dès 1965 et Central Park, une manière de renouer avec la tradition gothique flamande qui liait icône et narration en des termes que le rationalisme évacua avec la Renaissance sous prétexte d’unité de lieu et d’action.

Finalement, on l’aura compris, j’aime Alechinsky car c’est un peintre de la poésie : qu’il soit animé d’un pinceau trempé dans l’encre de Chine ou qu’il s’échappe dans le labyrinthe des couleurs, il donne toujours corps à la lumière pour exprimer une sensation dans la transparence d’une expression. L’intensité de sa peinture est dans cette poétique du surgissement que la couleur imprime en donnant aux formes cette puissance d’embrasement qui laisse à penser que le destin de l’image se joue sous le feu.

Livre miroir, livre mémoire, indispensable pour appréhender dans son ensemble l’œuvre de cet immense peintre, une autre manière de lire tout en dessinant dans le miroir sans tain d’un rectangle de papier, la réponse à l’énigme d’écriture que posent à Kyoto, les roches du Ryôan-ji dans un rectangle de sable.

Michel Draguet, Alechinsky de A à Y, Catalogue "raisonnable" d’une rétrospective, 223 x 290, Gallimard, novembre 2007, 293 p. – 39,00 €

le 07/02/2008
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