Les chroniques carcérales de Jann-Marc Rouillan par Paco
Les chroniques carcérales de Jann-Marc Rouillan

Depuis le 17 décembre 2007, Jann-Marc Rouillan est en semi-liberté. L’ancien militant d’Action directe, emprisonné depuis février 1987, a rejoint l’équipe marseillaise des éditions Agone où il a déjà publié trois superbes livres. Un quatrième, Chroniques carcérales (2004-2007), vient de sortir.

Editeur libre le jour, taulard la nuit et le week-end, Jann-Marc Rouillan est aussi un auteur captivant. Nous avons déjà eu l’occasion ici de saluer son travail d’écrivain dans Lettre à Jules, La Part des loups et De Mémoire (1) disponibles chez Agone.

Les Chroniques carcérales qui viennent de paraître reprennent des billets publiés par le mensuel de critique sociale CQFD entre janvier 2004 et décembre 2007. Si CQFD (Ce Qu’il Faut Détruire…) a perdu son « correspondant permanent au pénitencier », Agone gagne un précieux collaborateur. Avec un CDI tout neuf en poche, condition incontournable pour la semi-liberté, Jann-Marc Rouillan a quitté la centrale de Lannemezan pour les Baumettes, à Marseille.

Le militant d’Action directe avait été condamné, en 1989, à la réclusion criminelle à perpétuité pour les assassinats, en 1985, de l’ingénieur général de l’armement René Audran et, en 1986, du PDG de Renault Georges Besse. Sa période de sûreté de 18 ans s’est achevée début 2005. Après un peu de rab de cabane, le révolutionnaire écrivain, âgé de 55 ans, entame enfin sa sortie de prison. « Après vingt ans, est-ce que je reconnaîtrai le pays du dehors ? » se demandait Jann-Marc Rouillan à Moulins, en mars 2004. L’aventure ne sera pas simple pour celui qui, depuis son adolescence, n’a pratiquement connu que la prison et la clandestinité. Grande nouveauté dans sa vie, il a reçu en janvier sa première fiche de paye.

En principe, Jann-Marc Rouillan n’a pas le droit de s’exprimer sur son expérience par quelque moyen que ce soit. La publication des Chroniques carcérales n’est pas une entorse à la règle. Les habitué-e-s des médias alternatifs (L’Envolée, CQFD, sites militants…) connaissent ces chroniques déjà amorcées dans Lettre à Jules. Le collage des quarante-trois livraisons sous une même couverture permet toutefois une lecture nouvelle.

Sorties des hauts murs sous le nez de la censure, les chroniques de Moulins, de Fleury-Mérogis, de Fresnes et de Lannemezan disent tout du quotidien des bagnes modernes. La terrible violence des « scarabées », les suicides qui ressemblent à des assassinats, les QHS, l’arbitraire, les « bavures », la maladie, le scandale du travail carcéral, le claquement des verrous, les longues peines, la religion, les caprices de la météo, les fêtes de fin d’année, la vulgarité des infos télévisées qui rivalise avec celle de la pornographie, le sport consommé comme une drogue, l’espoir...

Le livre ouvre sur une péripétie tragi-comique. L’inondation de la centrale d’Arles, en décembre 2003, pendant une crue du Rhône. Avant d’être évacué, le sinistré Rouillan comprit pourquoi cette zonzon est aussi appelée le « sous-marin ». Escortée par des flics encagoulés, des matons, des hommes-grenouilles et un pompier sur un canot surchargé, la Bête Rouillan enchaînée sera exhibée devant une brochette de personnalités et de reporters. Comme une sorte d’Annibal Lecter, il sera pareillement accompagné par les « anges de la mort » lors d’un passage à l’hôpital Purpan de Toulouse. Précédé, encadré et suivi d’encagoulés armés jusqu’aux dents, fusil d’assaut à visée laser, mitraillettes et grenades, il aura le temps de voir personnels et patients se coller aux murs, terrorisés.

De la première à la dernière page, Jann-Marc Rouillan souffle le chaud et le froid. Certaines de ses lignes mettent vraiment en colère, d’autres sont presque hilarantes. Comme ce concert rock apocalyptique décrit au chapitre « Beyrouth-sur-Lannemezan ». Le vacarme rappelait à un détenu les bombardements sur Beyrouth au printemps 1982. De l’humour, noir, il a dû en falloir une bonne dose à Rouillan pour digérer les saloperies endurées. De l’humour et de l’humanité aussi, malgré tout, notamment entre détenus politiques. A Lannemezan, ils étaient une dizaine. « Txistor joue de la flûte basque le soir avant le repas. Boualem apprend la poterie et joue aux échecs dans une salle du rez-de-chaussée. Max jardine et pratique la médecine douce. Parfois, il nous cuisine des gâteaux à la farine bio. Et au fil du temps, armé d’une patience infinie, il nous dresse au tri sélectif des ordures… » Moments irréels dans ces circonstances.

« Libération anticipée entre quatre planches », « Jusqu’à ce que mort s’ensuive », « Abou Ghraib-sur-Yzeure », « Loft story carcéral », « Cachot bouillant », « A la prison comme à la guerre », « Rentrée sociale au pays du dedans », « Tourner en rond dans l’hiver »… les titres des chroniques suffiraient presque à planter le décor. Avec éloquence, le taulard écrivain dresse un plaidoyer implacable contre l’enfermement et le surarmement des matons. « Maintenant, dans tous les secteurs, les galonnés sont équipés de menottes et de gants, de ces fameux gants matelassés sur les phalanges afin d’éviter les fractures quand ils cognent. Même à l’hôpital de Fresnes, grand mouroir des prisons françaises, le chef d’étage roule des épaules avec son équipement d’intervention. Dans certains établissements dits sécuritaires, ils s’équipent aujourd’hui de fusils à pompe garnis jusqu’à la gueule de balles anti-émeute. »

Au chapitre du repentir, les amateurs d’actes de contrition en seront pour leurs frais. « Imaginez-vous Mitterrand exiger des regrets des généraux putschistes algérois avant de les amnistier ? tonne Rouillan. Avez-vous entendu parler d’un juge ou d’un journaliste ayant osé poser la question à Papon ? à Aussaresses ? aux tueurs de l’OAS ? Sinon aux cadres de Luchaire et de Giat qui ont approvisionné en matériels de guerre les massacres de la guerre Iran-Irak ? Jamais ! » Ainsi va le monde. « Si vous avez massacré des milliers de personnes, vous recevrez tous les honneurs. Si vous n’êtes accusé que d’un ou deux assassinats, vous serez traité en criminel », ironise l’ancien militant d’AD.

En 2004, Jann-Marc Rouillan faisait néanmoins une confidence : « Ne croyez pas pour autant que je ne regrette rien. Après dix-huit ans de prison, je regrette, parmi, mille autres choses, les parfums d’une forêt de pins après la pluie d’orage, les rues désertes à certaines heures de la nuit, les rires des camarades, ceux qui ne reviendront plus mais ne quittent jamais nos souvenirs, les cavalcades insurgées sous les grenades lacrymogènes et même les balles qui sifflent comme des guêpes… »

Les Chroniques carcérales fourmillent d’informations, de réflexions et d’émotions. Ce saisissant témoignage sur le système pénitentiaire, vu de l’intérieur (ce qui n’est pas un détail), doit être entendu par tous les humains du monde « libre ».

Et maintenant ? Jann-Marc Rouillan nous dit qu’il n’a pas l’intention de tourner le dos aux idéaux qui l’animaient en Mai 68. Alors, la lutte continue. Ce ne sera pas une mince affaire dans cette époque où même les murs ont perdu la parole…

Jann-Marc Rouillan, Chroniques carcérales (2004-2007), éditions Agone, Collection Eléments, 226 pages, 10€.

Du même auteur aux éditions Agone : De mémoire (1), Lettre a Jules, La part des loups. Informations et revue de presse

Jann-Marc Rouillan raconte le début de sa semi-liberté dans le numéro 52 de CQFD actuellement en kiosque. 2€.

le 19/01/2008
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