
Inclassable, Esparbec écrit de délicieux romans plus efficaces que n’importe quels films du genre pornographique pour vous mettre dans tous vos états. Fin, astucieux, et esthète, maniant les mots avec sa plume comme certains hommes tiennent une femme, l’auteur de Monsieur est servi a transformé votre servante en créatrice de "chantilly" (joli nom donné à la cyprine et autres apparitions du même ordre) et c’est donc liquéfiée que j’ai pu l’interroger et découvrir un écrivain exigeant, précis, sculptant ses personnages au milimètre, créateur d’un univers auquel on croirait presque.
Esparbec Bonjour,
1) Ça manquera peut être d’originalité sexuellement transcendante pour démarrer l’e-terview mais pour une fois, on débutera par le commencement : cette signature "Esparbec" sans prénom ou sans nom suivant ce que l’on choisit, ça vient d’où ?
C’est la déformation du nom de la première femme sous la jupe de laquelle je cherchais à voir ce que cachent les femmes. Je devais avoir sept ans. Je n’irai pas jusqu’à dire que je lui dois mes premiers émois sexuels, mais disons qu’elle excitait ma curiosité.
2) Vos livres sont très visuels, vous parlez de "roman pornographique" ; il s’agirait peut-être, comme pour un "Baise-moi" par exemple, de films intermédiaires entre "le film d’auteur" et "le film porno"
Surtout pas ; rien d’intermédiaire ; j’écris exactement ce que j’ai envie d’écrire ; la façon dont vous formulez votre question implique une hiérarchie (grande littérature, basse pornographie) ; si j’emploie le mot « pornographique » c’est surtout pour qu’on ne pense pas qu’il s’agit de livres « érotiques », autrement dit de cul BCBG. Il y aurait trop à dire là-dessus, je vous renvoie à ma postface de « La Pharmacienne ».
2bis) Ils ont été adaptés à l’écran ? Ils pourraient l’être ou cela casserait l’imaginaire possible de la lecture ?
Non, jamais adaptés ; si jamais ils l’étaient, je doute du résultat.
3) En lisant Monsieur est servi, je me suis tantôt vue dégouliner de sueur outrée que j’étais par le sort réservé à Manon, tantôt dégouliner de cyprine m’imaginant en train d’épousseter le salon cul nu devant un homme voyeur et décontenancé (en vrai, je déteste faire la poussière). Votre objectif est-il, à tout moment, de générer des sécrétions ? Qu’elles soient lacrymales, sexuelles ou autres ?
L’efficacité de ce que j’appelle la « chantilly » (autrement dit les scènes de cul minutieusement décrites qu’on est censé lire d’une main) peut, en effet, se mesurer à une certaine humidité chez la lectrice et à l’érection des lecteurs mâles ; mais la « chantilly » n’est qu’un élément (il y en a d’autres) que j’entends justement incorporer au texte narratif ; la composition de mes livres est assez musicale : il y a les scènes narratives qui, comme dans la vie, précèdent et suivent les épisodes sexuels, et il y a ces derniers qui, toujours comme dans la vie, creusent des « trous » dans le déroulement du temps. On a souvent l’impression, dans le cul, que le temps s’arrête, ou si vous préférez, qu’il ralentit, qu’il s’enroule sur lui-même. C’est très difficile à écrire et je ne suis pas sûr de toujours y arriver ; en tout cas, j’essaie.
4) Trois personnages masculin de "Monsieur est servi" semblent composer un genre "d’homme global" avec le narrateur éternel amoureux, le macho Hugo qui devine et pervertit les femmes, et le faible Charly qui subit... mais tous semblent vivre les relations sexuelles dans le conflit (éventuellement scénarisé), c’est votre perception des relations hétérosexuelles : elles sont un combat ? Un jeu ?
Aucun homme « global », ce sont juste trois individus ; si vous lisez mes autres livres, vous en trouverez qui sont encore différents ; comme dans la vie.
Qu’il y ait du « conflit » dans les relations sexuelles telles que je les décris dans ce livre (ce n’est pas le cas de tous ceux que j’ai écrits) est un fait ; mais c’est loin, pour moi, d’être la règle ; la plupart du temps ce « conflit » est mis en scène d’un commun accord par les deux protagonistes, il s’agit d’un fantasme qu’ils partagent au cours d’une masturbation commune où chacun est à la fois ou tour à tour le sujet et l’objet. Vous vous souvenez, quand vous étiez petite : « On jouerait au docteur, moi je serais la malade, etc. ». Donc il s’agit d’un faux conflit, une « recette » pour « partager » le plaisir ; et le résultat est tout le contraire d’un conflit normal : il n’y a pas de vaincus, rien que des gagnants puisque les deux ont pris leur pied. Mais il n’y a pas de « fusion », certes ; la simultanéité du plaisir physique est loin de ce que je recherche, aussi bien dans la vie que dans l’écriture ; très souvent la jouissance physique d’un des protagonistes (sa défaite, si vous préférez) ne déclenche chez l’autre qu’une jouissance cérébrale. Son tour viendra, et si vous avez lu attentivement Monsieur est servi, vous pourrez le constater.
5) La manière dont vous traitez les femmes est ambiguë aussi, vous martyrisez cette pauvre Manon qui se retrouve complètement manipulée et amenée à un rôle de "salope" qu’elle n’a d’autre choix que d’incarner tandis que vous mettez sur un piédestal l’astucieuse bonne Toni, traitée elle de "fière chienne" qui arrive finalement à faire payer ses services...
Où avez-vous vu que je « martyrisais » cette « pauvre » Manon ; il me semble qu’elle est plutôt rudement cynique et madrée et qu’elle fait exactement ce qu’elle doit faire pour obtenir ce qu’elle a envie qu’on lui fasse. S’il y a une manipulatrice, c’est bien elle. Et quand elle joue les victimes, c’est parce que ça l’excite. Toni serait beaucoup plus « nature » que Manon ; il y a de la candeur, en elle, et même une certaine rusticité ; à la différence de Manon, elle est même « amoureuse », ce qui ne va pas sans la perturber. Elle aimait la bonne baise et les fessées, et voilà qu’elle tombe sur un zigoto très singulier. D’où les péripéties qui s’ensuivent et qui font que s’écrit un « roman ».
5bis) Tiens, vous expliqueriez à nos lecteurs la différence subtile entre une chienne et une salope ? Autant que j’aie pu le comprendre, la nuance est celle-ci : une chienne aime faire souffrir les hommes qui la désirent (ça la valorise à ses propres yeux) ; une salope cavale tout autant, mais ne cherche jamais à blesser ses partenaires sexuels (elle n’a rien à se prouver).
J’ai l’impression que vous avez lu un peu hâtivement ; contrairement à
ce que vous écrivez, la « chienne », c’est Manon ; c’est ce qu’Hugo
déclare à Pierre dès qu’il la voit.
* Une chienne. Une chienne à cent pour cent. Tu peux dire que tu as
décroché le gros lot. Ce n’est pas un mauvais calcul, remarque, une
chienne est plus amusante au lit qu’une oie blanche. L’inconvénient...
c’est qu’il faut la partager avec les copains.
Et quand Pierre lui demande si Toni est une « chienne », elle aussi,
voici ce que répond Hugo :
* Je ne crois pas. Une fière salope, ça, aucun doute, mais pas une
chienne.
Je précise que ce n’est pas moi qui parle : ces distinctions entre chienne et salope sont celles que fait un personnage du roman.
NDJ’M : j’avoue, je me suis plantée dans la question, je vais être punie ?
6) Quel que soit le côté où l’on se trouve, les vainqueurs semblent être les plus manipulateurs, ce serait votre morale ? Le narrateur romantique est condamné à se faire profondément entuber (et à aimer ça) ?
Je vous rappelle qu’il s’agit du principe de base des fantasmes que partagent les personnages du roman ; et du moment que celui qui se fait entuber aime ça, on pourrait se demander s’il se fait vraiment entuber ; ne s’agit-il pas plutôt, comme dans toutes les amourettes, d’un conte (et d’un compte, pourquoi pas) qu’on partage ; ni vainqueur, ni vaincu : deux complices.
7) Au final, entre le fait que Pierre (le narrateur donc) accepte de voir sa femme se faire prendre par un autre, accepte de se ruiner pour sa bonne puis de se marier avec elle n’en fait-il pas le grand perdant de l’affaire ? Ou la grande perdante c’est ma femme de ménage à moi avec toutes mes culottes sales à la fin de ma lecture (en même temps, a-t-on idée de lire tout habillé un roman d’Esparbec !) ?
Libre à vous de voir un perdant dans Pierre, j’aurais plutôt tendance à voir en lui un sacré veinard : il a à la fois la maman et la putain, le jouet amoureux et la bonne, bref, la complice idéale. Comme quoi il s’agit bien d’un roman, dans la vraie vie on n’a pas cette chance.
8) Vous vous définiriez plutôt comme provocateur ? Joueur ? Psychologue (les traits de caractères de vos personnages sont très travaillés) ? Pornographe ? Ecrivain avant tout ? Libertin ? Libertaire ?
Rien de tout ça, je n’aime pas les étiquettes. Définissez-moi comme bon vous chante, c’est le cadet de mes soucis. J’écris ce que j’ai envie d’écrire.
9) Histoire de presque finir par le début (on ne va pas tout faire dans l’ordre non plus !), qu’est-ce qui vous a motivé à écrire des romans pornographiques ?
C’est une question que je me pose souvent ; le hasard s’en est mêlé, mais je devais avoir des prédispositions.
10) Je vous laisse, Cher Esparbec, le mot de la fin.
Ce sera une question : Miso est-il un pseudo ? mis(o)- * Élément, du gr. misein « haïr » Dans ce cas, êtes-vous misandre ou misogyne ?
NDJ’M : Euh, c’est plutôt de la soupe, j’aime beaucoup les hommes (philandre ?) et les femmes aussi (philogyne ?)
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