Abbas Beydoun et le cristal de la mémoire par François Xavier
Abbas Beydoun et le cristal de la mémoire

Plongé dans le chaos, le Liban pourra-t-il renaître derechef de ses démons ou sombrera-t-il dans la haine ? Encore et toujours détruite et reconstruite, Beyrouth abrite en ses faubourgs un drôle de poète, un étonnant journaliste qui brasse les idéaux et les témoignages pour mieux noyer l’amertume qui le submerge. Pourquoi le Liban est-il ainsi marqué du sceau de l’infamie depuis plus de trente ans ? Pour qui sait lire entre les lignes, ce terrible recueil poétique en apporte la réponse …

Bercé d’illusions, le Libanais est une cigale qui n’a que faire du lendemain, il sait que la vie est un vendeur pénible et il n’attend donc pas, il brûle toutes ses cartouches le même jour. Mais demain ?
Il contemplera la mer depuis la corniche, assis par terre, perdu dans les substances cristallisées telles des larmes qui, parfois bleues parfois rouges, salissent ses joues, brûlent ses paupières car l’aube est sel et l’éther est aussi une matière. On peut trouver des restes argentés de la peste. Et la guerre n’a pas été un malheur pour tout le monde, des piécettes déterrées d’une tombe sont venus nourrir le porte-monnaie des affreux …

Le problème fondamental du Liban est l’absence totale de mémoire, personne n’ose s’attaquer au travail historique que ce pays en est droit d’attendre de ses habitants, de son peuple … Ce dernier pensant que c’est plus facile d’accuser systématiquement l’autre, quel qu’il soit, quitte à se contredire dans la minute qui suit, mais jamais ô grand jamais cela pourrait venir de soi-même ; car, que l’on se comprenne bien, une guerre civile telle que le Liban a vécue, pendant de si nombreuses années, ne peut s’installer ainsi de une pérennité perverse sans le total appui, conscient ou non, de l’ensemble de la population ; il y a donc urgence à travailler sa mémoire et son autocritique afin d’entamer l’analyse des souvenirs du dernier quart d’heure à la recherche d’un noyau au milieu de ce désordre. On peut ne rien trouver ou déterrer une chose évidente et concluante sur cette silencieuse démence. Même le voisin israélien, du haut de toute son arrogance, a entrepris avec courage un laborieux travail de mémoire que l’on doit à ces fameux "nouveaux historiens", mais le Liban, corrompu et démembré, fier et inconscient, continue à danser la nuit sur des musiques occidentales et à conserver ses manuels scolaires vides de sens pour les années 1967-1990 … Comme si ce pays n’avait aucun sens politique. Car la guerre du Liban n’a pas débuté en 1975, avec la célèbre fusillade du bus, mais au lendemain de la guerre des Six Jours.

Pour amener les perceptions de ces concitoyens à s’orienter vers les autres, Abbas Beydoun (que l’on retrouvera en France avec les Belles Etrangères qui se dérouleront du 13 au 24 novembre 2007, consacrées au Liban) convoque dans ses poèmes les grandes figures du monde, comme pour rappeler que le Liban n’est rien sans le reste du monde, le Liban n’est rien face à l’humanité s’il ne se dessille pas un peu les yeux et regarde ce qui se passe, ce qui se fait ailleurs. Ainsi, Günter Grasse et la conscience allemande, Imre Kertesz et la mémoire de l’holocauste, Potsdam et son florilège urbain, Brecht et ses prophéties politiques ou encore Rilke et la musicalité de sa poésie sont-ils conviés dans une sarabande qui veut signifier aux hommes de bonne volonté qu’il y a sans doute une voix future pour le regret et le crime mais que l’espoir devra conduire les hommes car il nous faut voyager hors du temps pour entendre la voix terrible et mortelle de l’amour des hommes.

Et sans amour, point de futur.

Abbas Beydoun, Tombes de verres – et autres poèmes, traduit de l’arabe (Liban) par Madona Ayoub, Antoine Jockey et Bernard Noël, traduction relue par Kadhim Jihad Hassan et Jean-Charles Depaule, coll. "la petite bibliothèque", Sindbad/Actes Sud, mars 2007, 142 p. – 15,00 €

le 25/04/2007
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