Voyage au bout de la nuit par François Xavier
Voyage au bout de la nuit

Les équations de physique constituent la clé de notre bonheur, de notre terreur, de notre vie et de notre mort. Ne l’oubliez pas. Jamais.

Il en va ainsi du temps, celui après lequel nous courons sans cesse, celui du temps jadis porteur de nostalgie, celui du temps présent souvent bâclé, celui aussi du temps projeté dans un futur plus ou moins proche, celui des projets, des envies, des rêves et du désir. Le temps est une partie intégrante de notre quotidien voire la partie principale de nos vies même si nous passons notre temps à l’oublier ... Voici donc un pavé dans la mare, un morceau d’anthologie du roman à thèmes qui vous capturera dès la première page pour ne plus jamais vous lâcher. Pas d’échappatoire ! Ce livre est diaboliquement construit, magistralement écrit, habillement habité d’une aura insidieuse qui ira se ficher dans les plus petits recoins de votre conscience, et qui nourrira votre sommeil. On ne dort plus comme avant après sa lecture ...

Car le temps est un étrange compagnon d’arme, en effet ; il s’empare de vous et emporte les choses vers un lieu lointain auquel nous ne pouvons accéder, et de là, elles continuent à nous obséder en exerçant leur effet magique et attractif sur nous.

Basé sur des réalités scientifiques, ce dernier roman du psychanalyste cubain José Carlos Somoza (après les remarquables La caverne des idées, Clara et la pénombre et La Dame n°13) nous ouvre les portes de l’univers de la physique quantique. D’habitude hermétique au commun des mortels, elle gagne ici une certaine lisibilité en nous la montrant face à des réalités, nous aidant, nous autres pauvres mortels, à appréhender les divers facettes des théories et autres lois de la relativité.

Blanes, un physicien espagnol introduisit certaines idées dans le congélateur de l’histoire en brisant les idées reçues sur les théories du temps ; il semblait avoir découvert que ce qui a été reste enregistré dans des particules de lumière, la réalité du passé est à jamais gravé dans cette lumière ; ainsi le temps s’étirerait dans des fractions linéaires qui s’enrouleraient entre elles, montant vers le futur. Il la nomma "la Théorie du séquoia", ce qui devint par la suite la Théorie des cordes. Aussitôt publié son concept est financé par Eagle Group, un consortium qui ne serait que le bras armé d’ Echelon en Europe. Une mission est organisée dans le plus grand secret - le projet ZigZag - pour tenter de dénouer ces fameuses cordes afin d’aller voir dans le passé ce qu’il s’est réellement produit. De la période glaciaire aux dernières heures du Christ, voici un moyen de tordre le cou aux idées reçues et aux légendes. Mais à quel prix ?

Outre les effets politiques et les luttes de pouvoirs, la découverte que va faire le groupe de scientifiques isolés sur une petite île du Pacifique va déclencher une série de morts suspectes. Les cadavres des membres de l’équipe sont retrouvées dépecés, démembrés, écorchés, réduis à l’état de poussière même alors que rien ne laissait prévoir qu’un serial killer soit en train d’opérer. Sans doute parce que ce dernier se joue du temps et des espaces. "Sous les frissons des temps de Planck, et soumis à la dictature d’atomes évanescents", Elisa Robledo, jeune et belle professeur de physique théorique à l’université d’Alighieri, autrefois membre du groupe de recherche, aujourd’hui vivant seule et terrorisée dans son appartement aux nombreuses alarmes, va devoir affronter ce fantôme pour le moins curieux.

"La théorie de Blanes l’avait arraché de la pierre du temps comme un filon extrait par des mineurs experts." Mais il ne suffit pas de convoquer Eddington, Albert Einstein, Niels Bohr ou encore Louis De Broglie pour s’assurer le Nobel et laisser courir ... Quand on se prend pour Dieu, l’inconscient se venge, et Carl Jung voit ici sa thèse de l’inconscient collectif mise en application quand les effets secondaires - l’Impact - dus aux images du passées contemplées sans préparation, iront détruire les affects des scientifiques pour les mener dans les retranchements de leur for intérieur et les pousser à agir contre leur gré. La manipulation des événements aura raison des esprits, et les apprentis sorciers marcheront sur des braises une décennie durant dans une fuite impossible. Elisa pourra-t-elle relever le défi ?
Ce voyage au bout de la nuit de nos intimités révélées marquera le monde de la littérature car ce livre n’est pas seulement un roman mais il est aussi un sujet de société, un forum qui devra s’ouvrir à tous les lecteurs qui découvriront alors l’immense potentialité du monde dans lequel ils vivent en leur offrant un voyage impossible dans tous les possibles.
Et quel voyage !

José Carlos Somoza, La Théorie des cordes, (traduit de l’espagnol par Marianne Million), coll. "Lettres hispaniques", Actes Sud, mars 2007, 515 p. – 23,00 €

le 14/03/2007
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