Jean Rustin, le gris de la douleur par Frédéric VIGNALE
Jean Rustin, le gris de la douleur

On ne ressort pas indemne d’une exposition de Jean Rustin. On subit cette attraction/répulsion étrange qui s’insinue dans nos consciences et qui reste. Une trace indélébile que seule la peinture peut provoquer. Dans le monde des images en over dose, la toile de Rustin apparaît comme une valeur sûre à laquelle on peut se rattacher. Que l’on doit fêter à son juste niveau.

Jean Rustin avec sa palette de gris immense, sa maîtrise de l’espace formel et du temps nous offre ses visions obsessionnelles sans aucune forme de concession, ni avec l’art ni avec ses sujets. Il y a une véritable récriture du corps dans le travail de ce peintre né dans l’Est. Une formulation de la matière corporelle jamais lisse, une réappropriation de la peau, des tissus, des muscles à travers une canevas précis, méticuleux.

Ses lieux confinés dont ressortent parfois des appareillages électriques témoins d’une époque communautaire déjà révolue, ont valeur d’humanité et d’éternité réunies. Il y a un véritable sens de l’Histoire inhérent à chaque fenêtre grise ouverte sur l’immonde, le vieux, le sale ou le pathétique.

Il n’y a pas de fausse ni de mauvaise provocation chez ce metteur en scène de la tragédie humaine qu’est Rustin. Il y a une crudité, une véracité plus qu’une vérité, mais jamais de voyeurisme graveleux ou de détail de trop. On sent un musicien derrière l’alchimiste des couleurs et des formes qui rend la partition au millimètre avec une rigueur absolue, réglée sur le papier d’une musique noire ou grise dont lui seul a les secrets de fabrication. Dans le théâtre noir de la vie, les corps s’agitent en silence, offrent leurs nudités, leurs sexes offerts béants ou sortis, des appels sourdes à la chair triste, jamais rassasiée à cause de l’ignorance ou du mépris.

Le corps vieillissant, malade, laid, mal nourri est l’objet d’inserts ou de plans de demi-ensemble dans une mécanique précise de portraits d’un groupe avant démolition.

Au delà de toute contingence morale, religieuse, en totale liberté de manœuvre avec tout genre ou école picturale, Jean Rustin sort du lot avec un univers à huis clos, des pièces sans meubles ou des créatures humaines sans âge et sans identité qui crient leur solitude, leur détresse, leur mal-être ou leur folie. Le peintre met beaucoup de lui-même dans toutes les expressions du corps et surtout des visages de ces (ou ses) protégés de la société que lui seul a la pertinence de nous faire découvrir.

Certains de ses pensionnaires lui ressemblent étrangement même s’ils sont une caricature, des clones regardés avec lucidité et bienveillance cruelle. Ces oubliés du monde qui créent un univers parallèle sont le jeu, sont la projection de nos propres malaises, comme des miroirs déformants. L’œil clinique, chirurgical de Jean Rustin sait occuper toutes les dimensions, de la plus petite, à la plus immense des représentations sur toile. Il y a, malgré l’exposition de ces intimités de ces corps qu’on aime cacher à l’aube de leur désintégration, une pudeur extrême dans l’œil de Rustin, une tendresse jamais feinte ni démagogique, ni facile.

Un grand coup de chapeau à Denis Teisse, l’organisateur au centre Jacques Brel de Thionville de cette exposition Rustin, une mise en images des travaux récents du peintre qui fait ainsi un retour en France et aux sources de sa région de naissance, avant sans doute de recevoir à la capitale et ailleurs tous les honneurs dus à son rang dans les prochaines années. Bravo Denis d’avoir finalisé une telle opération. On ne gagne pas la confiance d’un grand homme par hasard.

La seule chose qui soit véritablement choquante quant à l’œuvre de Jean Rustin c’est d’ignorer son talent, son génie et de freiner les expositions de ce très grand peintre du siècle.

Exposition Jean Rustin, centre Jacques Brel, Thionville.

Né le 3 mars 1928, à Montigny-les-Metz, Rustin était à l’école des Beaux-Arts de Paris depuis 1947. etudiant dans l’atelier de Untessteller, puis celui de Brianchon. Sa peinture dans les année 1950-1960 se situait dans le courant qu’on appelait "Abstraction lyrique". Elle évolue vers la figuration libre. En 1971 commençait alors une quête de la figuration qui continue encore aujourd’hui.

Cet article de Frédéric Vignale a été publié dans le magazine papier "Santé Mentale magazine" en 2004
Le site de Jean Rustin

le 21/03/2003
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